La loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030 engage la France dans un effort de défense inédit : 413 milliards d’euros sur sept ans pour moderniser les armées, reconstituer les stocks de munitions et accélérer les programmes d’armement. Un budget colossal qui dépasse les seules ressources budgétaires classiques. C’est dans ce contexte que des parlementaires ont porté, au sein de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat, une idée novatrice : créer un Livret Épargne Défense destiné à mobiliser l’épargne populaire au service de la Base industrielle et technologique de défense (BITD) française.
Ce produit n’existe pas encore. Il reste une proposition parlementaire en cours d’examen, sans adoption dans une loi de finances à ce jour. Mais ses contours sont suffisamment précis pour mériter une analyse complète : taux, fléchage des fonds, comparaison avec le Livret A, et enjeux pour les épargnants.
Le contexte : un réarmement qui cherche des financements complémentaires
La LPM 2024-2030 représente une hausse de 40 % du budget de la défense par rapport à la programmation précédente. En pratique, les crédits annuels de la mission Défense doivent atteindre 69 milliards d’euros en 2030, contre 44 milliards en 2023. Si l’essentiel passe par le budget de l’État, les industriels de défense — Thales, Dassault Aviation, Naval Group, KNDS (ex-Nexter) — doivent eux aussi financer des investissements capacitaires considérables : nouvelles chaînes de production, R&D, recrutements massifs.
Or, ces entreprises font face à un paradoxe : leurs carnets de commandes explosent (commandes export record pour le Rafale, contrats MGCS, SNLE 3G…), mais leur accès au financement bancaire reste complexe. Les banques européennes appliquent des critères ESG qui, dans certaines interprétations, classent les activités de défense comme secteur sensible ou exclu. La BITD souffre donc d’un déficit de financement long terme que les circuits classiques peinent à combler.
C’est précisément le vide que le Livret Épargne Défense chercherait à remplir, en créant un canal direct entre l’épargne des ménages français et les industriels stratégiques nationaux.
La proposition parlementaire : ce que le Sénat a mis sur la table
La commission défense du Sénat a formulé, en 2025, une proposition visant à instituer un livret réglementé dédié au financement de la BITD. Plusieurs sénateurs de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées — dont des rapporteurs du programme budgétaire 146 (Équipement des forces) — ont soutenu cette initiative dans le cadre des discussions autour du PLF 2026.
Le mécanisme envisagé s’inspire directement du Livret A, dont la réussite repose sur trois piliers : simplicité d’accès, exonération fiscale et garantie de l’État. Le Livret Épargne Défense reprendrait ces trois caractéristiques, avec une spécificité majeure : le fléchage exclusif des fonds vers les entreprises de la BITD française, via Bpifrance.
Les caractéristiques envisagées
- Taux de rémunération : légèrement supérieur au Livret A, avec une prime indicative de +0,25 point (soit, si le Livret A restait à 2,4 %, un taux cible autour de 2,65 %). Cette prime vise à inciter les épargnants à arbitrer une fraction de leur épargne de précaution vers ce nouveau produit.
- Plafond : les discussions évoquent un plafond compris entre 10 000 et 20 000 euros par épargnant, bien en dessous du LEP (10 000 €) ou du Livret A (22 950 €), pour limiter l’impact sur les bilans bancaires.
- Exonération fiscale : comme le Livret A, les intérêts seraient exonérés d’impôt sur le revenu et de prélèvements sociaux.
- Disponibilité : les fonds resteraient disponibles à tout moment (pas de blocage comme un PEA-PME ou un PER).
- Distribution : ouvert à tout résident fiscal français, distribué par les réseaux bancaires habituels.
Le rôle de Bpifrance Défense Invest
Le dispositif de collecte et d’allocation des fonds repose sur Bpifrance, la banque publique d’investissement. Concrètement, les banques collectrices centraliseraient les dépôts et les reverseraient à Bpifrance, qui les déploierait via son compartiment Défense Invest.
Bpifrance dispose déjà d’une expertise dans le financement de la BITD : prêts aux ETI et PME de défense, garanties, fonds propres via des prises de participations minoritaires. Le Livret Épargne Défense viendrait amplifier ce mandat en dotant Bpifrance d’une ressource longue, stable et abondante pour financer :
- Les investissements industriels des grands maîtres d’oeuvre (chaînes de montage, ateliers de production de munitions) ;
- Le renforcement des sous-traitants et des PME de la filière, souvent insuffisamment capitalisées pour absorber les montées en cadence ;
- La R&D duale (défense et civil) dans des domaines comme les drones, la cyberdéfense ou les capteurs.
Le modèle rappelle celui du Fonds d’épargne de la Caisse des Dépôts, qui centralise les dépôts du Livret A pour financer le logement social et les infrastructures. Même philosophie, domaine différent : ici, c’est la souveraineté industrielle qui est l’objectif.
Pour en savoir plus sur les outils d’épargne souveraine, consultez notre guide complet sur l’épargne défense et souveraineté.
Livret Épargne Défense vs OAT : deux logiques distinctes
Il ne faut pas confondre le Livret Épargne Défense avec les obligations assimilables du Trésor (OAT) ou avec un hypothétique grand emprunt national. Les différences sont structurelles.
| Critère | OAT classique | Livret Épargne Défense (projet) |
|---|---|---|
| Public visé | Institutionnels, marchés financiers | Grand public, épargnants particuliers |
| Accès | Via compte-titres, minimum élevé | Directement en agence bancaire |
| Fléchage des fonds | Budget général de l’État | BITD exclusivement (via Bpifrance) |
| Liquidité | Marché secondaire (valeur fluctuante) | Disponible à tout moment à la valeur nominale |
| Fiscalité | Soumise à la flat tax (30 %) | Exonération totale (projet) |
En résumé, le Livret Épargne Défense serait un produit bancaire de détail, analogue au Livret A, et non un instrument de marché. Il s’adresse à l’épargnant ordinaire qui veut donner un sens patriotique à son épargne de précaution, sans accepter de risque en capital. Pour une comparaison avec les OAT et leur taux actuel en 2026, voir notre article dédié.
État d’avancement en 2026 : une proposition sérieuse, pas encore adoptée
À la date de publication de cet article, le Livret Épargne Défense n’est pas encore une réalité juridique. Il n’a pas été inscrit dans une loi de finances ni promulgué. La trajectoire législative suivie est la suivante :
- 2024 : premières discussions en commission défense du Sénat, dans le contexte des travaux de suivi de la LPM.
- 2025 : dépôt d’amendements ou de propositions de loi portant création du livret. Auditions d’experts de Bpifrance et des fédérations d’industriels de défense (GICAT, GICAN, GIFAS).
- PLF 2026 : la proposition a été examinée mais n’a pas franchi le stade de l’adoption définitive, dans un contexte de contrainte budgétaire générale.
- Horizon probable : si la dynamique parlementaire se poursuit, une insertion dans le PLF 2027 ou une loi dédiée reste plausible. Le Gouvernement a montré des signaux favorables sans s’engager formellement.
La frilosité du Gouvernement tient notamment aux arbitrages à faire avec les banques : instaurer un nouveau livret réglementé représente un coût de collecte et une contrainte de bilan pour les établissements distributeurs, déjà soumis à la concurrence du Livret A et du LEP.
Arguments pour et contre : un débat tranché
Les arguments en faveur du Livret Épargne Défense
1. Un financement patriotique lisible. L’épargnant sait précisément que ses fonds financent Thales, Naval Group ou des PME de munitions — et non un budget global indifférencié. Cette traçabilité est un argument de marketing fort et répond à une demande sociétale croissante d’investissement à impact.
2. Une diversification de l’épargne réglementée. La France concentre une part écrasante de son épargne réglementée sur le Livret A (350 milliards d’encours) et le LEP. Un nouveau produit ciblé permettrait une meilleure allocation sectorielle sans remettre en cause les équilibres existants.
3. Un soutien direct à la BITD à un moment critique. La montée en cadence industrielle post-2022 exige des investissements immédiats. Bpifrance Défense Invest a besoin de ressources supplémentaires que seul un produit d’épargne populaire peut fournir à l’échelle requise.
Les arguments contre
1. La concurrence avec le Livret A. Si le Livret Épargne Défense offre un taux supérieur, les épargnants pourraient arbitrer en sa faveur au détriment du Livret A, dont les ressources financent le logement social et les collectivités. Un transfert de masse fragiliserait ces filières.
2. Le coût pour les banques. Collecter un livret réglementé supplémentaire entraîne des coûts opérationnels (systèmes d’information, conformité, plafonnement) sans que les banques bénéficient d’une marge commerciale. Dans un contexte de taux bas, la rentabilité de la collecte réglementée est structurellement faible.
3. Le risque de fléchage opaque. Qui décide quelles entreprises sont éligibles à la BITD ? Une définition trop large pourrait inclure des entreprises aux activités mixtes ou des fournisseurs non stratégiques. Une définition trop étroite risque de concentrer les fonds sur quelques grands groupes cotés, au détriment des PME qui en ont le plus besoin.
4. La question de la garantie en cas de pertes de Bpifrance. Si Bpifrance finance des projets qui ne se matérialisent pas (programme annulé, export bloqué), l’État doit couvrir les pertes. Le contribuable garantit donc in fine le produit — une responsabilité à nommer clairement.
FAQ : trois questions fréquentes sur le Livret Épargne Défense
Le Livret Épargne Défense existe-t-il déjà en 2026 ?
Non. À la date de publication, il s’agit d’une proposition parlementaire portée notamment par des sénateurs de la commission défense. Aucune loi de finances ne l’a institué. Il n’est donc pas possible d’ouvrir un tel livret auprès de votre banque. Restez attentif aux annonces du PLF 2027 et aux travaux du Sénat sur la LPM.
Quel serait le taux du Livret Épargne Défense par rapport au Livret A ?
Les travaux parlementaires évoquent une prime indicative de +0,25 % au-dessus du taux du Livret A. Si le Livret A reste à 2,4 % (taux au 1er février 2025), le Livret Épargne Défense serait rémunéré autour de 2,65 %. Ce différentiel modeste vise à attirer les épargnants sans assécher la collecte du Livret A. Le taux définitif sera fixé par décret si la loi est adoptée.
Mon argent serait-il bloqué dans un Livret Épargne Défense ?
Non, selon les termes de la proposition. Comme le Livret A, le livret serait à disponibilité immédiate : vous pourriez retirer vos fonds à tout moment sans pénalité ni préavis. La contrepartie est que le taux de rémunération reste limité — le fléchage défense n’implique pas un rendement supérieur à celui d’un placement action sur le long terme.
Avertissement : Cet article est rédigé à titre purement informatif et ne constitue pas un conseil en investissement. Le Livret Épargne Défense décrit dans cet article est une proposition parlementaire non adoptée à la date de publication. Les caractéristiques mentionnées (taux, plafond, fonctionnement) sont susceptibles d’évoluer ou de ne jamais entrer en vigueur. Avant toute décision d’épargne, consultez un conseiller financier agréé. Les performances passées des produits d’épargne réglementée ne préjugent pas des performances futures. Sources principales : travaux de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat (senat.fr), rapports annuels de Bpifrance, textes de la LPM 2024-2030 (loi n° 2023-703 du 1er août 2023).
→ Retour au guide complet : OAT et obligations de l’Etat
Édouard Marchand écrit sur l’épargne, les placements et la fiscalité du patrimoine en France. Passionné de finances personnelles depuis plus de dix ans, il décortique les produits d’épargne (Livret A, LEP, LDDS, PEL, assurance-vie, PER), les obligations souveraines (OAT, OATi) et la fiscalité des placements pour les rendre accessibles aux épargnants. Sa ligne : des analyses factuelles, chiffrées et systématiquement adossées aux sources officielles (AMF, Banque de France, Agence France Trésor, service-public.fr, impots.gouv.fr). Aucun contenu n’est un conseil en investissement personnalisé ; chaque article renvoie aux sources publiques permettant au lecteur de vérifier et de décider.